Décès de Françoise Regnaut (1935 - 2009)

mercredi 11 novembre 2009
par Alain Dalançon
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Françoise Regnaut est décédée le 11 novembre dernier des suites d’une longue maladie dans sa 74e année. Sèvrienne, agrégée de lettres classiques, mère de trois enfants, elle fut une des rares femmes à faire partie de la nouvelle direction Unité et Action élue en 1967, un an après la création du nouveau SNES. Elle joua un rôle essentiel durant la dizaine d’années suivantes pour la détermination de son orientation et de ses actions.

JPEG - 19.5 ko Dans ses différentes responsabilités (secrétaire de la catégorie des agrégés, responsable aux affaires sociales et familiales, à la formation des maîtres, aux conditions de travail…), sa rigueur intellectuelle, son attachement aux principes, son sens de la pédagogie lui permirent de contribuer d’une manière décisive à l’élaboration du programme revendicatif du syndicat, en étant très attentive à sa cohérence. Les dossiers dont Françoise Regnaut assura la coordination, seule ou en collaboration, sur ces différents sujets, qui parurent dans L’US, ont marqué l’histoire du SNES.

- Sur la sécurité sociale, elle rédigea avec André Dellinger un dossier très documenté dénonçant la politique gaullienne, après la mise en cause des droits acquis à la Libération par les ordonnances de 1967 (octobre et novembre 1967), substituant en particulier à la notion de salaire différé celle d’impôt supplémentaire pour les salariés et de charges sociales au lieu de contributions pour les employeurs.

Sur les femmes enseignantes (en trois livraisons à la fin de l’année 1968) : sans tomber dans l’opposition des genres qui sous-tendait le combat d’une partie du mouvement féministe, elle affirmait avec force que si « la femme n’était pas une créature à part (…), sa situation n’était pas en tout point semblable à celle de son collègue masculin » et qu’il fallait donc réparer les injustices dont elle restait victime, malgré les conquêtes obtenues par les femmes pour leur accession au savoir et à l’enseignement. Sur la formation des maîtres, à l’heure où le syndicat dut combattre les différents projets des ministres Guichard puis Fontanet au début des années 1970, elle contribua à élaborer (au côté notamment de Gérard Alaphilippe) les bases précises et argumentées de la revendication syndicale avec le SNEP, le SNESup et le SNPEN, dans le cadre d’un projet de réforme démocratique du système éducatif (élévation, amélioration et unification de la formation des maîtres du second degré à bac +5 au niveau de la maîtrise), bases qui demeurent aujourd’hui celles du programme revendicatif du SNES et des syndicats de la FSU. C’est également elle qui fut chargée du rapport sur la formation permanente des maîtres en 1970, comblant ainsi une faiblesse dans l’exposé des positions du syndicat sur cette question fondamentale de la formation des enseignants.

- Sur les conditions de travail à la fin des années 70, elle élabora un argumentaire à la suite d’une grande enquête du SNES, pour s’opposer à l’augmentation de la charge de travail, tout en maintenant l’évaluation du service en heures hebdomadaires d’enseignement, au moment où le syndicat avait fait de la revalorisation du métier d’enseignant un des axes principaux de son programme revendicatif, illustré par la première grande manifestation nationale à Paris du SNES, le 27 janvier 1979… Françoise Regnaut avait auparavant, en 1972, établi un solide dossier avec Edouard Patard, secrétaire de la catégorie des certifiés, visant à justifier les revendications du SNES pour le reclassement de ces catégories et la revalorisation de leurs carrières. Elle dut ensuite batailler à l’intérieur du SNES pour faire accepter la hors-classe des agrégés dans le but de l’étendre, pas seulement dans l’optique de la revalorisation de la seule catégorie des agrégés mais aussi pour faire du corps des agrégés revalorisés une référence pour les autres catégories.

Elle n’en était pas moins sensible aux questions de la pédagogie, à condition qu’on ne perde jamais de vue la valeur des contenus. Ainsi dans les négociations qui suivirent 68, elle défendit l’enseignement du français y compris en terminale et l’exercice de la dissertation. Elle était attachée à la réussite des élèves et pour cette raison participa à l’élaboration du second film du SNES en 1978, « Pour leur avenir », dont certaines scènes furent tournées à son domicile.

Elle était également fortement attachée à la laïcité, principe fondamental sur lequel il n’était pas question pour elle de transiger.

Militante communiste, Françoise Regnaut s’opposa aussi avec courage à toute tentative de mise en cause externe ou interne de l’indépendance du syndicat et du courant Unité et Action. C’est ainsi qu’en 1974, après la parution du livre-reportage de Harris et Sédouy « Voyage à l’intérieur du Parti communiste », elle fut au premier rang de ceux qui firent connaître à la direction du PCF que le SNES déterminait en toute indépendance ses positions sur tous les sujets, notamment par rapport au projet de réforme Fontanet, et qu’il ne saurait tolérer la moindre mise en cause de sa souveraineté par qui que ce soit. Elle condamna aussi, notamment en 1979, toute réunion de militants Unité et Action communistes du SNES visant à répartir les responsabilités de la direction nationale en dehors des réunions du courant lui-même ; elle s’éleva contre les lourdes accusations portées (sans preuves) par le secrétaire général adjoint, G. Alaphilippe, à l’encontre des trésoriers du SNES, Théo Haddad et Georges Ferrand en 1980, à la suite de l’échec de la vente des locaux du SNES pour en racheter de nouveaux., accusations qui les amenèrent à la démission.

Ses exigences, au regard de la démocratie dans le syndicat, ne la rendaient pas seulement vigilante dans le courant Unité et Action, tant au plan du SNES qu’au plan fédéral, mais la conduisirent souvent à défendre avec pugnacité les décisions acquises à la suite du débat syndical démocratique face aux minoritaires du SNES et à défendre sa souveraineté, comme lors de l’épisode du vote du Manifeste imposée par la majorité de la FEN au congrès de 1973.

Ses interventions dans les CA et les congrès étaient toujours écoutées avec la plus grande attention par tous. Pourtant, moins entendue dans la direction, en désaccord avec l’importance prise par les secteurs collèges et lycées au détriment des autres, et à la stratégie qui en découlait, elle préféra quitter le secrétariat national en 1983, en même temps qu’André Dellinger.

Elle continua cependant, jusqu’en 1996, à être élue du personnel dans la CAPN des agrégés (classe normale puis hors-classe) où elle siégeait depuis 1969, année où elle succéda à Suzanne Cheinet comme secrétaire de catégorie ; elle lui succéda également dans l’animation d’un groupe de travail sur les classes préparatoires. Elle était en effet profondément attachée à la défense individuelle des collègues notamment les femmes, toujours victimes d’injustices comme en témoigne Gérard Aschieri qui prit sa suite comme secrétaire de catégorie. Elle réalisa ainsi le passage du témoin entre deux générations, celle de Suzanne qui avait commencé à lutter à la Libération (et qui est décédée tout juste quelques semaines avant elle), et celle de la génération d’après 68. Prendre en compte les affaires personnelles, c’était aussi cela le syndicalisme pour elle, cela commençait même par cela. L’élaboration de la revendication et de la stratégie syndicale ne pouvait prendre appui que sur les réalités vécues, les souffrances, les attentes, mais aussi les envies des personnels à donner le meilleur d’eux-mêmes pour la noble mission du métier d’enseignant.

Le secrétariat général du SNES et plusieurs de ses anciens camarades étaient présents à ses obsèques au crématorium des Ulis. Le souvenir de cette militante d’une grande culture, ouverte au débat, sans cesse tournée vers l’avenir, restera dans la mémoire de notre histoire syndicale.


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