Les militants de la Ligue française de l’enseignement dans l’entre-deux-guerres

vendredi 5 février 2010
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Je souhaiterais vous présenter, dans cette intervention, un état des lieux (non exhaustif cependant) des militants de la Ligue française de l’enseignement (LFE), et plus particulièrement des instituteurs, directeurs d’école, inspecteurs primaires, plus généralement des militants de l’ordre primaire, qui ont pris place aux différents niveaux de l’organisation de la Ligue, dans l’entre-deux-guerres.

Nathalie Sévilla enseigne à l’IUFM de Lorraine. Elle est chercheure au Centre régional universitaire lorrain d’histoire, UPVM.

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Pour introduire mon propos, je voudrais rappeler que la LFE affirme réunir, en 1939, près de 2,5 millions d’adhérents dans quelques 25 000 associations locales regroupées au sein des 84 fédérations laïques départementales. La même année, le rapporteur du budget d’État qualifie l’organisation de véritable service public et la CGT réunifiée la reconnaît comme la plus grande organisation culturelle française.

La transformation structurelle opérée par l’organisation dans les années 1920 explique, en partie, les raisons d’un tel essor. Au congrès de décembre 1925, la Ligue adopte une constitution nouvelle par l’introduction du principe fédératif. L’organisation devient une fédération de fédérations. La dénomination de Confédération générale des œuvres laïques se superpose au titre premier de Ligue. L’organisation se veut par ce biais plus démocratique : les fédérations départementales, structures intermédiaires entre la Ligue et ses sociétés, seront représentées au Conseil général (conseil national d’administration de la Ligue). Elles auront à terme une part majoritaire aux décisions nationales. La réforme statutaire engagée se double, à partir de 1928, de la création des Union française des œuvres (UFO [1]). Dans cette nouvelle structure, pouvoirs et contre-pouvoirs s’installent, à l’échelon départemental et national : entre inspecteurs d’Académie et responsables du Syndicat national des instituteurs (SN), monde primaire et secondaire, radicaux et socialistes, voire entre maçons et non maçons.

Nous développerons l’hypothèse, ici, que la forme fédérative de l’organisation a permis à l’ordre primaire, pris dans son ensemble, d’être la force vive de la Ligue. Si le monde primaire militant et syndicalisé a dorénavant un poids important dans les instances décisionnelles de la Ligue, lieu d’expressions, d’influences, voire d’actions, il reste temporisé par la hiérarchie de l’Éducation nationale, les tenants du monde secondaire et la direction confédérale. Après avoir abordé rapidement, la genèse de cette restructuration, puis analysé le poids grandissant du monde primaire au sein de la Ligue, nous discuterons des relations entre la Ligue et le SN avant de revenir sur le plurimilitantisme des ligueurs [2].

La place grandissante de l’ordre primaire au sein de la Ligue

Pour comprendre la place grandissante du monde primaire au sein de la Ligue, il est pertinent de faire un détour sur la nécessaire restructuration de la Ligue, dans l’après-guerre.

Une fédération nationale des œuvres postscolaires, association concurrente de la Ligue ?

Dès son premier congrès de l’après-guerre, en 1919, la Ligue annonce sa volonté de mobiliser nationalement ses sociétés et ses cercles. Très rapidement, il s’avère difficile de les rassembler. Avec la guerre, l’action régulière de ses associations a été fortement perturbée, voire suspendue, en raison de la mobilisation de la plupart de leurs membres. Un temps est nécessaire à leur réorganisation. Les liens déjà très lâches entre la Ligue et ses sociétés [3], configuration délibérément choisie à la constitution du mouvement, se sont quasiment rompus. L’institution nationale se trouve ainsi réduite à ses instances dirigeantes (le bureau national et le Cercle parisien) et à ses quelques cercles provinciaux.

C’est en marge du centre que ses sociétés se reconstituent et s’organisent en fédérations départementales autonomes, entre 1921 et 1924 (processus déjà en cours à la veille de 1914). Des relations ponctuelles restent cependant établies. Les premières fédérations manifestent très tôt leur opposition aux mesures prises par le gouvernement dit de Bloc national, jugées peu laïques, et affichent clairement leur objectif : la défense laïque. Leur rattachement à la Ligue perd en pertinence. Peu représentées dans ses organes décisionnels, elles dénoncent son adhésion prolongée à l’Union sacrée, son modérantisme et son « parisianisme ». Les élus et parlementaires locaux défendent plus activement leurs idéaux. La fédération de la Loire envisage sérieusement la création d’une Fédération nationale d’œuvres postscolaires laïques, en rassemblant les fédérations d’œuvres (FOL) reconstituées, fédération nationale qui est aussitôt perçue comme potentiellement concurrente par la LFE.

Les personnalités militantes, initiatrices du projet, sont deux instituteurs. Claude-Louis Grivolla (1868), directeur d’École, maçon, est issu d’une famille de démocrates républicains éprouvés dont « il a suivi avec enthousiasme et ténacité leur exemple, depuis sa sortie de l’École Normale en 1887 » [4]. A 17 ans, il crée avec ses camarades de l’École professionnelle une société d’anciens élèves, dont il assure le secrétariat général. Nommé à Saint-Etienne, il fonde l’amicale de la Rivière et accepte, en 1908, la présidence de l’Union fédérale stéphanoise des patronages laïques qui devient la fédération départementale de la Loire. Après la guerre, à son initiative, la fédération est reconstituée le 19 juin 1921. Louis Pibarot (1870) présente sensiblement le même profil.

En mars 1924, neuf groupements départementaux sont répertoriés [5]. La défense de la laïcité et de l’École publique est un des enjeux forts de la réorganisation des œuvres laïques postscolaires. La vitalité des fédérations semble relever de l’action concertée entre les instituteurs et les élus (radicaux-socialistes ou socialistes). Les unions, groupements ou fédérations se sont implantés dans les villes telles que Vienne, Roubaix, Tourcoing, Marseille, Lyon, Saint-Etienne, Amiens, Le Havre, autant de cités ou de bassins industriels, de métropoles actives, en expansion, et de localités ouvrières. Ces villes ont généralement élu des conseils municipaux laïques, de tendance radicale ou socialiste [6], qui ont des programmes d’actions en faveur de l’école laïque et des œuvres postscolaires. Pouvoirs municipaux et élus apparaissent comme de véritables acteurs de la décision publique, notamment dans la mise en œuvre, entre autres, de politiques sectorielles d’aménagement ou d’assistance (hygiène, bienfaisance) [7], mais aussi dans le domaine de l’éducation et de l’enseignement postscolaires.

La renaissance des fédérations d’œuvres postscolaires est aussi contemporaine de la structuration du Cartel des gauches. Elles sont un lieu de rassemblement. On peut ainsi penser que l’alliance entre les partis républicains a engendré de nécessaires structures d’appui, pour orienter l’opinion et favoriser l’élection du Cartel. Ces premières fédérations sont finalement, par la diversité « politique » des membres qui la composent, une préfiguration et une réplique de la formation du Cartel des gauches.

La restructuration de la Ligue

En décembre 1923, l’élection de François-Albert (1877-1933), fervent laïque, sénateur radical de la Vienne, à la présidence de la Ligue, permet d’amorcer un rapprochement entre la base et le sommet de l’organisation au moment où l’organisation consomme sa rupture avec l’Union sacrée, après celle du Parti radical, et s’engage dans un soutien au Cartel des gauches. Les pourparlers durent plus d’une année. Un compromis est trouvé. Au nom des fédérations reconstituées, le sénateur SFIO de l’Isère, Joseph Brenier, propose à la Ligue de réviser ses statuts pour adopter une forme fédérative. La vieille institution n’a d’autre choix, pour maintenir son devenir, que d’accepter. Les fédérations seront désormais la force vive de la Ligue, tout en héritant d’un patrimoine moral et matériel incontestable. L’accord est entériné, en décembre 1925. Après l’échec de la politique laïque du Cartel et la création de la Fédération nationale catholique (FNC), le mouvement laïque ne pouvait se disperser, l’union des forces était impérative.

En devenant statutairement une confédération, la Ligue reconnaît les fédérations comme structures intermédiaires (les associations d’œuvres laïques, regroupées ou non en unions cantonales, doivent y adhérer), constitutives et décisionnelles. Le choix du terme est en soi révélateur. Une confédération est une association de fédérations qui, par essence, sont souveraines et délèguent l’exercice de certaines compétences à un pouvoir central, ici, le centre confédéral, pour accroître leur solidarité tout en préservant leur particularisme. L’organisation est administrée par le Conseil général qui se réunit au moins trois fois par an. Il est composé de 45 membres élus par l’assemblée générale annuelle [8] - pour trois ans avec un renouvellement par tiers chaque année -, et d’un représentant pour chaque fédération cotisante. L’introduction du représentant départemental, acteur reconnu, marque l’ouverture du Conseil. Corrélativement, la Ligue se décentralise : elle transfère aux fédérations des responsabilités qui doivent s’exercer dans le cadre référent défini par le Conseil, émanation des votes fédéraux. Par cette réforme structurelle, l’institution adopte le cadre de fonctionnement départemental de l’administration de l’ordre primaire, tout en quadrillant le territoire national. Peut-on juger du poids des fédérations sur les décisions prises ? Leur représentation numérique - de 20 fédérations cotisantes enregistrées en 1928 à 84 en 1939 -, dépasse progressivement celle des 45 membres élus du Conseil, à condition que la présence des représentants départementaux soit effective.

L’ouverture au monde « primaire »

L’introduction du principe fédératif ajouté à la spécialisation de l’institution dans le domaine postscolaire par la création des UFO va permettre au corps de l’ordre primaire pris dans son ensemble (c’est-à-dire tout le personnel, quelque soit le grade, dont la fonction touche à l’ordre primaire : inspecteurs d’Académie, inspecteurs primaires, directeurs d’école et instituteurs du primaire et du primaire supérieur) d’avoir une place prépondérante au sein de la Ligue et à différents niveaux.

Le poids du monde primaire au niveau national

Sur le total des membres élus du Conseil général, Jean-Paul Martin enregistrait pour la période précédente (1894-1914), à partir d’un échantillon de 69 personnes, un taux de 13 % pour les hauts fonctionnaires, de 17,5% pour les professions juridiques et de 23% pour le corps enseignant pris dans son ensemble avec une répartition sensiblement équivalente entre primaire, secondaire, supérieur. Dans l’entre-deux-guerres (pour la période 1927-1940), le taux du corps enseignant pris dans son ensemble est de 58,6 % (61 personnes sur 104). Si l’on prend en compte les origines professionnelles des parlementaires élus au Conseil, le taux s’élève alors 66,3% (soit 69 personnes sur 104). On ne peut donc qu’enregistrer la prédominance du corps enseignant avec une particularité : la présence forte du corps du primaire : 45,1 % de l’effectif total des membres élus.

Les instituteurs et les directeurs d’école sont les chevilles ouvrières des fédérations. Ils sont au nombre de 16 sur les 104 élus du Conseil, dont une femme. S’y ajoutent les 7 professeurs des écoles primaires supérieures, dont une femme, et 7 inspecteurs primaires. Parmi les parlementaires, Alexandre Bachelet, fut instituteur, puis surveillant général. Au total, ils représentent 31 membres sur les 69 membres issus du corps enseignant.

Sans revenir sur chacun d’entre eux, il convient d’avoir un aperçu représentatif du militantisme de ces membres du Conseil élu, pour mieux cerner leur profil et comprendre leur intégration au sein du Conseil général. Animateurs dévoués et actifs au sein de leur fédération, dont ils sont souvent les cofondateurs, ils sont généralement militants dans des associations parallèles aux œuvres postscolaires ou progressistes (Ligue des droits de l’homme (LDH) ou Franc-maçonnerie). Certains agissent, à leur échelle, pour la réalité d’une rénovation du système d’enseignement qui tente d’être inscrite dans la loi. La qualité de leur investissement est la raison essentielle de leur proposition comme candidat au Conseil général. Ils sont aussi bien souvent à l’origine de la création des sections spécialisées au sein de leur fédération et nombre d’entre eux investissent les postes des commissions nationales des UFO.

Ainsi, Alexandre Candellier, instituteur d’avant-guerre, appartient à ces familles d’instituteurs qui luttent, par leur dévouement quotidien, pour défendre l’idéal qu’incarne l’école laïque naissante. Sa femme, institutrice, est aussi une militante dévouée à la Ligue. Directeur fondateur des « Écoles de perfectionnement » de Grugny et d’Yvetot, il s’intéresse au cas des enfants dits « arriérés ». Directeur d’école à Montvillier, puis au Havre (1938) et secrétaire général de la fédération de la Seine-Inférieure, il devient, en 1938, administrateur de la Confédération. Il est également commissaire de la section théâtre au sein de l’UFOLEA.

Georges Échard (1886-1945) est d’abord professeur en école primaire supérieure, puis dans l’enseignement technique à l’École pratique de Besançon et à l’École de Commerce et de l’Industrie de Dijon. Il est un des fondateurs de la fédération de la Côte-d’Or, dont il devient le vice-président. Secrétaire général de l’UFOLEA, il établit une bibliothèque théâtrale à l’usage des fédérations avec un répertoire de conseils et d’analyses pour chaque pièce. Il cumule des fonctions multiples au sein du département : il est vice-président de l’Union rationaliste et membre de nombreux conseils d’administration, de la LDH, du Cercle laïque dijonnais, de la Coopération à l’école, de Radio-Liberté et des Coopérateurs de Lorraine. Il est aussi membre du Comité départemental des œuvres laïques de vacances d’enfants et d’adolescents, association nationale fondée par la collaboration entre le SN et la Ligue, et de la Commission départementale du tourisme populaire (désignations préfectorales).

Bien sûr, et sans remettre en cause l’humanisme des animateurs des œuvres, il convient de noter que ces activités sont des arguments de poids pour d’éventuelles promotions ou mutations.

Le Conseil élu comprend 14 inspecteurs « généraux » de l’Éducation nationale [9] ou de la ville de Paris et 4 inspecteurs d’Académie : Henri Bourgoin (1938-1941, Isère), Anthony Famin (1936-1940, Puy-de-Dôme), Georges Prévot (1931-1940, Marne) et César Santelli (1934-1940, Seine) qui intègrent le Conseil dans le milieu des années 1930. César Santelli [10] (1889-1971) était élève au lycée de Bastia, puis à Louis-le-Grand à Paris. Quelques années après, il obtient l’agrégation d’allemand. Professeur de lycée en Alsace-Lorraine, plusieurs fois délégué auprès des inspecteurs d’Académie, il devient adjoint à l’inspecteur d’Académie de Paris et assume ainsi la direction de l’Enseignement primaire de la Seine (1928-1940). Cette fonction, ajoutée à celles de membre de la Société des auteurs, du Syndicat de la critique littéraire et du Syndicat de la critique dramatique, lui permet d’intégrer le Conseil général. Maurice Chevais, inspecteur de l’enseignement du Chant, dès 1920, dans les écoles de la ville de Paris, s’oppose aux conceptions traditionnelles de cet enseignement. Il est nommé Commissaire adjoint de l’UFOLEA. Henri Bourgoin [11], après avoir été inspecteur dans plusieurs académies, est chargé d’une mission d’inspection de l’enseignement du Dessin, de la Musique et du Chant, à la direction de l’Enseignement primaire en 1935. Il dirige Les cahiers de pédagogie moderne. Il est nommé commissaire de la section « dessin, arts plastiques et arts appliqués » à la Ligue. Melle Géraud, ardente avocate de l’école laïque, milite pour le développement des écoles maternelles. Elle a contribué à lancer L’école des Petits - revue des écoles maternelles et des jardins d’enfants - à laquelle elle collabore, elle devient commissaire générale de l’UFOVAL.

Ces quelques exemples sont représentatifs des qualités de l’ensemble des inspecteurs siégeant au Conseil. Tous travaillent dans et pour l’enseignement primaire. Ce corps est intégré au regard de la diversité des compétences qu’il peut apporter dans des domaines particuliers et de leur correspondance avec les activités ou les thèmes traités au sein de la Confédération : l’éducation physique, l’art à l’école, les colonies de vacances, ou encore l’enfance déficiente.

Au niveau départemental

L’analyse de la profession des membres des bureaux directeurs des fédérations et des représentants fédéraux au Conseil national conforte ces caractéristiques et témoigne de la place grandissante prise par les instituteurs - bien souvent aux postes de secrétaires de fédérations - les directeurs d’école et les inspecteurs primaires. En 1938, 34 des postes de représentants des fédérations au Conseil général sur 84 sont pourvus par des instituteurs (11), directeurs d’École (15) et inspecteurs primaires (8) et 21 par des inspecteurs d’Académie, pour respectivement, 1, 4, 2 et 2 en 1929 (42 fédérations) [12]. Les suppléants aux IA sont des instituteurs (notamment des détachés).

La hiérarchie de l’Éducation Nationale est donc d’une certaine manière respectée au sein de la Confédération, du point de vue national : les postes prestigieux du Conseil élu reviennent, en plus des postes de hauts fonctionnaires de l’Éducation Nationale (Paul Barrier, Albert Châtelet, Hippolyte Luc, Aimé Berthod, Jean Zay), aux inspecteurs d’Académie (14), inspecteurs primaires (7) et directeurs d’École. Au niveau départemental, on observe un alignement entre la qualité des fonctions occupées au sein de la fédération et les positions hiérarchiques de chacun. La présidence est progressivement briguée et assurée par les inspecteurs d’Académie : en 1938, on n’en dénombre pas moins de 21 sur 84 délégués, alors qu’ils n’étaient que 8 en 1929. Ils se substituent aux élus locaux.

La composition des bureaux des fédérations reflète les « partenariats » établis lors de la constitution des fédérations. Elle se fait généralement dans le cadre de l’organisation d’un congrès départemental qui réunit les délégations des œuvres laïques de toute nature, les représentants de l’Académie, les inspecteurs primaires, les professeurs et membres du personnel enseignant, les délégués cantonaux et les élus républicains. Dans les départements où rien n’existe, les pressions amicales des dirigeants de la Confédération se font sur les personnes qui se réclament très souvent de plusieurs appartenances. Par exemple, dans le Puy-de-Dôme, Joseph Soleil, franc-maçon, travaille au ministère de l’Instruction Publique et milite au Parti radical, dans l’Yonne, Georges Boully est professeur d’École primaire supérieure, député (groupe républicain socialiste et socialiste français) et membre du Groupe fraternel de l’enseignement. Cette impulsion est insuffisante si elle ne se prolonge pas par le concours et l’union étroite de plusieurs forces. Les inspecteurs d’Académie sont les mieux placés pour communiquer la liste officielle des associations scolaires et postscolaires pour compléter les recensements des fédérations, incomplets. Soulignons l’importance du concours des sections syndicales départementales du SN. Les œuvres doivent enfin bénéficier du soutien des pouvoirs publics et plus particulièrement des municipalités (aide morale et participation financière). L’ancrage politique du département ou de la municipalité est ici un élément non négligeable [13]. Ainsi, les réseaux administratif, syndical, politique et franc-maçon sont-ils impliqués pour donner un souffle de vie aux fédérations. Simultanément, les limites d’une collaboration sont sans cesse rappelées. La prégnance d’un de ces réseaux sur l’autre donne parfois une image plus caractéristique à la fédération (présence forte des élus locaux, fédération dirigée par l’inspecteur d’Académie, ou fédération aux mains des instituteurs), tout comme la sensibilité des dirigeants peut leur imprimer une orientation particulière.

L’attribution de postes d’instituteurs détachés est une forme de soutien financier qui s’ajoute au soutien moral des discours et rapports officiels annuels de l’inspection générale. Les instituteurs détachés n’ont pourtant pas d’existence légale, le ministère semble ignorer officiellement cet état de chose. L’attribution est laissée à la discrétion de l’inspecteur d’Académie qui apprécie si les services rendus par les fédérations justifient les nominations [14]. L’officialisation de ce statut est l’objet de nombreuses controverses au sein de la Ligue. La crainte d’une ingérence est forte. L’inspecteur d’Académie est reconnu comme un partenaire essentiel, mais « il vaut mieux le tenir en dehors du bureau actif ; c’est d’ailleurs la tactique générale que nous observons à la Ligue… » [15]. Le projet de loi relatif à l’officialisation de ce personnel, déposé à l’initiative de Jean Zay, est paradoxalement salué [16]. Jusqu’où la Ligue peut-elle concilier une collaboration étroite, effective et officielle, nécessaire à son développement, sans aliéner pour autant l’indépendance des fédérations ?

Les fédérations deviennent donc l’affaire du corps enseignant de l’ordre primaire. Rappelons que la restructuration des œuvres laïques s’est doublée de la constitution de commissions spécialisées (éducation physique, cinéma, activités artistiques, etc.) laissant présager le renouveau du contenu de l’éducation populaire. Spécialisation dont les instituteurs se prévalent. L’analyse des commissions nationales (et des délégués fédéraux des UFO) témoigne de la place prise par les instituteurs dans ces sections du fait même de leur compétence. Mais encore une fois, dans les comités directeurs des UFO, nous retrouvons la hiérarchie de l’Éducation nationale, et les instituteurs sont majoritairement aux postes de délégués nationaux des sections ou de secrétariat des UFO des fédérations.

Les relations de la Ligue avec le SN

Le SN est le seul syndicat du primaire représenté dans le Conseil général de la LFE, dès 1929. Ses représentants y sont peu nombreux (6 sur 104 membres sur la période 1927-1940), mais de qualité : trois d’entre eux (E. Glay, M. Giron, et M. Pivert) sont, ou ont été aux postes de direction nationale du SN. Les trois autres, A. Testud, J-A. Senèze et M. Bordel militent simultanément aux postes de dirigeants des sections syndicales départementales et des fédérations laïques importantes (Loire, Puy-de-Dôme, Rhône).

Naissance d’une collaboration

Les premières relations de la Ligue avec les syndicats d’instituteurs s’établissent dès la naissance de ceux-ci [17]. La Ligue accorde, mais sans plus, sa caution pour la reconnaissance du mouvement corporatiste primaire issu des modérés (la Fédération nationale des amicales créée en 1906). Par contre, les relations avec la Fédération nationale des syndicats d’instituteurs (FNSI) peuvent être qualifiées de méfiance réciproque. Les divergences ont pour toile de fond l’éventualité de la grève des instituteurs et le refus possible de l’animation des œuvres. Le développement du pacifisme et du socialisme aboutit à la dénonciation par la Ligue du syndicalisme révolutionnaire, mais parallèlement, l’organisation tente de prendre appui sur la masse des instituteurs non engagés dans cette voie.

Dans l’après-guerre, plusieurs facteurs contribuent à un rapprochement dont le premier est le sentiment d’un péril commun. Il devenait nécessaire face à la puissance de la FNC, à la politique d’union nationale menée à partir de 1926 sur la question de la laïcité, et aux projets et dispositions prises envers les congrégations sous un gouvernement plus décalé à droite (1928). Il s’effectue parallèlement au sein des commissions de réflexion formelles ou informelles sur l’École, dont le Comité d’études pour l’École unique [18]. Repéré au niveau national, il a été accompagné, voire précédé de l’instauration de relations étroites au niveau départemental. Enfin, les mesures prises en faveur du syndicalisme des fonctionnaires sous le gouvernement Herriot ont facilité ces relations [19], notamment la collaboration instaurée avec l’administration. La liaison entre les deux groupements est assurée par Émile Glay, syndicaliste réformiste, élu au Conseil général à la naissance de la Confédération. La signature qualifiée d’historique entre la Ligue et le SN est ratifiée au congrès de 1929 : « C’est la première fois que le Syndicat National, confédéré dans la CGT, prend contact officiellement dans un congrès de la Ligue de l’Enseignement […]. Jusqu’ici en effet, il y avait eu un peu d’opposition entre l’ancienne Ligue de l’enseignement que nous avons connue pendant la guerre et la Ligue que nous connaissons aujourd’hui. C’est aussi que les difficultés de l’heure, la politique du moment obligent à rencontrer tous ceux qui ont la foi laïque » [20]. Les enjeux sont communs, construire une force de combat laïque, et les intérêts réciproques. La Ligue est une tribune de choix aux niveaux départemental et national pour discuter de principes tels que la suppression des manuels scolaires sur la guerre, l’École nationalisée, ou encore le monopole laïque. Le SN conforte aussi par ce biais sa collaboration avec l’administration largement représentée au sein de la Ligue. Il se porte garant de la participation des instituteurs aux œuvres postscolaires et rassure ainsi les vieux ligueurs inquiets devant la relève des jeunes générations syndiquées. La Confédération bénéficie officiellement de l’appui des instituteurs syndiqués qui représentent alors 80% de la corporation.

Les statuts successifs de la Ligue affirment dès 1926 - et pour la première fois -, dans leur article 1, qu’un des buts poursuivis par la Confédération est la défense de l’École laïque et de ses maîtres. La défense laïque s’articule alors avec la défense matérielle des instituteurs et la protection de l’École des conséquences économiques dans la perspective d’assurer la qualité de l’École publique : la « vraie défense laïque consiste à organiser l’école parfaite » [21].

Peut-on mesurer la présence du SN ?

Le SN est le syndicat presque exclusivement représenté au sein de la Confédération. Sous le Bloc national, dans quelques fédérations peu nombreuses, des relations ont été établies avec l’ensemble des syndicats du primaire. Ces fédérations enregistrent parfois les divergences de position des sections syndicales opposées, ce que montre Roger Martin, dans le Rhône, ou ce que laissent supposer les analyses de Pierre Barral dans l’Isère. En mars 1923, la FOL de la Loire en collaboration avec le syndicat de l’enseignement laïque du département participe à la création d’un Cartel de défense laïque indépendant, qui n’aurait existé que sur le papier en raison des rivalités, postures différentes et luttes d’influence. Peut-être les syndicalistes de la Fédération unitaire de l’enseignement (FUE) se sont-ils exprimés dans les Comités de défense laïque, organisations parallèles ou complémentaires, et non dans le cadre des FOL ? Certains semblent avoir été initiés par les syndicats d’instituteurs proches de la FUE dont Charles Drapier, instituteur, syndicaliste unitaire, socialiste, et président du Comité de défense laïque du Finistère. Le département de la Loire-Inférieure s’est d’ailleurs tenu à l’écart de la Ligue, en raison de la non-combativité de cette dernière sur le plan politique et laïque. Ces données restent à vérifier. Avec l’accord historique entre la Ligue et le SN et la rupture des relations entre le SN et la FUE, il paraît difficile aux militants unitaires d’intégrer la Ligue.

Dans le Conseil général élu, Émile Glay, secrétaire national permanent du SN, intégré dès 1926, accède au poste de secrétaire confédéral alors qu’il vient de prendre sa retraite (1932) et conserve cette fonction jusqu’à sa mort en 1936. Il est remplacé, en tant que représentant du syndicat par Marcel Giron. Instituteur du Puy-de-Dôme, franc-maçon, celui-ci, est, en 1928, délégué à la propagande de la Fédération socialiste SFIO et secrétaire de la section départementale du SN. En 1932, appelé à la direction nationale du syndicat, il prend la responsabilité de la commission de défense laïque et de la commission des affaires administratives [22]. Détaché la même année à la Fédération des fonctionnaires, il est parallèlement secrétaire du Cartel des services publics. Marceau Pivert est lui aussi membre du bureau national du SN de 1931 à 1933 [23]. Adrien Testud, Jean-Auguste Senèze et Marius Bordel peuvent à la fois être considérés comme les représentants des fédérations laïques et du SN : tous trois sont dirigeants dans les sections syndicales départementales.

La présence du SN au sein des fédérations départementales reste plus difficile à quantifier. Nombre de sections syndicales adhérent aux fédérations laïques. Les fédérations qui limitent leur recrutement aux œuvres péri et postscolaires accueillent dans leur conseil le secrétaire du SN et/ou les conseillers départementaux élus par le personnel enseignant. L’appartenance plurielle des militants laïques confirme la présence du SN. Par exemple, au sein du GDEL, Melle Balvet, vice-présidente, Marius Bordel, secrétaire général, Laborde, secrétaire à la propagande, et Blain, trésorier, sont tous membres du SN, ainsi que Léon Emery, secrétaire de rédaction du Réveil du Rhône et président de la section lyonnaise des Droits de l’homme. Les sections du SN ont pu être un point d’appui pour la constitution des fédérations. Ainsi, c’est en grande partie, à l’initiative de la section départementale du SN que les œuvres postscolaires du Puy-de-Dôme se sont regroupées, plus particulièrement sous l’égide de Jean-Auguste Senèze. Régulièrement les articles des responsables du SN, départementaux et nationaux sont reproduits dans les bulletins des FOL. Inversement, L’École Libératrice diffuse les comptes rendus des congrès et fait état des actions de la Ligue. L’affiliation et la présence sont donc réelles même si elles restent variables géographiquement et soumises aussi aux aléas de la conjoncture : parfois les sections se retirent pour désaccord avec la fédération postscolaire. Enfin, la superposition des thèmes des congrès respectifs à chacune des organisations est un autre indicateur. L’École unique et la nationalisation de l’enseignement, les Conseils d’École, l’enseignement en Alsace-Lorraine, les manuels classiques et l’enseignement de la paix, le rôle de l’École primaire dans la vie rurale sont autant de thèmes abordés au sein de la Ligue, sur lesquels des syndicalistes avertis ont exposé leurs opinions [24].

Acculturations

La collaboration amène une modification progressive de la culture politique de la vieille Ligue, sans qu’elle renonce pour autant aux principes fondateurs qui l’animent. Marcel Giron, dans L’École Libératrice, note en 1938 que la Ligue poursuit une grande œuvre de libération intellectuelle et d’émancipation sociale que symbolise l’école laïque. La bataille laïque est devenue une des formes essentielles de la lutte sociale. A la libération spirituelle de l’enfance, s’ajoute la libération sociale de l’enfance, combat assurément à l’avant-garde qui ancre la Ligue plus à gauche. L’institution souhaite promouvoir la culture générale des « classes laborieuses » par un enseignement postscolaire « obligatoire pour les adolescents, ouvert aux adultes, ayant pour objet de maintenir et d’approfondir la culture générale, intellectuelle, morale, civique et professionnelle, et l’acquisition des notions théoriques et pratiques indispensables à la vie » [25]. En défendant le principe de l’École unique telle que définie ci-dessus, la Ligue participe à l’idée d’une « révolution sociale » progressivement amenée par la transformation de l’École, même si l’adhésion consensuelle à la promotion culturelle du peuple répond cependant à des objectifs sensiblement différents selon les ligueurs [26]. D’un autre côté, la Ligue canalise ses militants les plus laïcistes sur la question du monopole.

La Ligue doit aussi réussir à articuler patriotisme et pacifisme pour assumer son héritage [27] dans un premier temps, pour éviter les divisions internes ensuite. Elle contribue à la diffusion d’un sentiment d’aspiration à la paix (par les vœux transmis au gouvernement sur le contenu des livres d’histoire, par sa participation au « désarmement moral » dont des actions au niveau international dans le domaine du cinéma éducateur et des auberges de jeunesse, par la diffusion de la revue Copain-Cop dont elle assure le patronage). Mais, la Confédération, dans une conjoncture il est vrai différente, prend ses distances lors du congrès d’avril 1938 et se démarque nettement de l’orientation pacifiste radicale du SN, qui le regrette officiellement.

C’est aussi le secrétaire général de la Creuse, Louis Roussillat qui pose, devant le Conseil général du 12 avril 1934, la question du « 6 février », qu’il sait délicate, puisque la Ligue est condamnée, par sa constitution même, à une grande réserve. Or nombre d’associations ont pris position, à ce jour, et le rapport moral proposé pour l’année écoulée n’y fait pas allusion, si ce n’est en termes extrêmement voilés. La Ligue ne doit-elle pas aborder le problème et prendre position, dit-il, en interrogeant le Conseil ? L’adhésion au Comité de vigilance des intellectuels antifasciste est votée.

Au nom des principes démocratiques, le Conseil général s’aligne sur la position du SN et de la LDH et justifie juridiquement son choix « pour une reconnaissance totale des droits civiques des fonctionnaires, qui ne peuvent être considérés, hors de leur fonction régulière, comme des citoyens diminués » [28], dans le cadre de l’affaire Berthod [29]. La Confédération se donne comme règle de toujours se positionner sur le plan des principes et de ne jamais se pencher sur les cas individuels pour concilier sa double relation syndicale et gouvernementale. Pour éviter à l’avenir les dissonances entre solidarité ministérielle et solidarité militante, les statuts de 1936 prévoient que tout membre du Conseil devenu ministre soit démissionnaire. La Ligue ne se prive pas pour autant du concours d’hommes politiques qui lui sont utiles en les intégrant à la direction de l’organisation dans les commissions ou UFO : c’est le cas pour Jean Zay et Léo Lagrange, entre autres.

Du point de vue des revendications des instituteurs

La montée dans les sections départementales de responsables plus jeunes, ouverts à un syndicalisme dégagé de l’amicalisme, est un élément avec lequel la Ligue doit compter. André Delmas, de la section de la Haute-Garonne, est un de ces nouveaux cadres qui accèdent à des responsabilités au sein du SN, dans une période riche en crises diverses. Sans entrer dans le détail, à partir de 1932, sous une majorité a priori favorable, les instituteurs sont les premiers touchés par les restrictions budgétaires. Le syndicat dénonce le manque de soutien des parlementaires « amis », rompt avec le gouvernement et demande des comptes à la Ligue, en raison de ses liens très proches avec ces derniers. Parallèlement, le SN prend suffisamment conscience du poids des œuvres qui entourent l’école, pour menacer le gouvernement d’une grève des OPS, tout en accentuant sa pression sur la Confédération, et en signalant les timidités des parlementaires ligueurs. Mais il ne s’agit pas d’un acte contre la Ligue : au niveau national, la volonté de collaboration est réaffirmée et au même moment, les deux organisations s’associent pour fonder le Centre laïque des auberges de jeunesses (CLAJ). Cette menace invite la Confédération à se positionner de façon plus critique vis-à-vis du gouvernement. Alors que François-Albert est mis en cause par André Delmas, elle reconnaît officiellement par la voix de Joseph Brenier que, sous un gouvernement de gauche, nombre de parlementaires restent impuissants et sans courage, signe annonciateur d’une rupture possible de la Ligue avec le gouvernement. L’épisode de la réforme des Écoles normales (1935-1936) envisagée par le gouvernement révèle, sinon le dynamisme démocratique de la Ligue, l’influence réelle du SN en son sein. Après l’intervention argumentée d’André Delmas, ovationné, au congrès de la Ligue, en mai 1936, la décision d’ajourner le projet ministériel (présenté par Paul Barrier, inspecteur général et ligueur) l’emporte. La Confédération organise alors en accord avec les syndicats professionnels une vaste enquête. Les bulletins laïques départementaux font une large place au débat. L’institution se place ainsi à l’interface de l’administration et du SN. Les enjeux sont multiples : éviter les grèves des œuvres postscolaires, désamorcer les conflits potentiels et devenir une instance où administration, techniciens, voire usagers, peuvent débattre. La Ligue s’attribue la mission délicate d’être le lieu de sensibilisation et de sondage de l’opinion enseignante, de réflexion et de négociations des projets ministériels.

Dans un hommage posthume à Brenier, Jean-Auguste Senèze précise : « Il nous souvient des séances du Conseil général où de hauts représentants de l’Administration et du ministère de l’Éducation nationale étaient nombreux. Les directives du SN étaient vivement critiquées. L’impatience et les reparties d’un certain nombre d’entre eux étaient fort vives et la famille laïque courait le risque de désunions profondes et de ruptures dangereuses. Heureusement, Joseph Brenier était là. Ses conceptions socialistes incontestées lui permettaient de comprendre le caractère singulier du syndicat » [30].

Des actions communes avec le SN

Enfin, les relations établies se concrétisent par un partenariat pour la création d’organisations d’éducation populaire. Le « péril fasciste » conforte le rapprochement avec les organisations syndicales en 1934. La formation de la jeunesse post-scolaire est comprise par tous comme un enjeu majeur pour l’avenir de la République. La collaboration de la LFE, du SN et de la CGT débute avec la création du CLAJ où la Ligue prend une part active. Elle s’associe au plan de formation pour la jeunesse proposé par G. Lapierre [31], secrétaire national adjoint du SN, et adopté par la CGT deux semaines après le 6 février 1934, plan pour une action commune entre les sociétés éducatives et sportives des forces de gauche (1933). Le Comité d’entente pour l’éducation de la jeunesse et de l’éducation populaire, alors créé, réunit un ensemble d’associations, dont la LFE, le SN, la Fédération générale de l’enseignement, les Jeunesses laïques, les Jeunesses socialistes, les Amis de l’enfance ouvrière, les Faucons rouges, la Fédération des municipalités socialistes, l’Union des villes et communes de France, le Bureau d’études des municipalités radicales, la FSGT, et la LAURS, branche cadette de la LDH. La Ligue a aussi été partie prenante de la création la Fédération nationale des œuvres laïques de vacances pour enfants et adolescents (1938), même si elle concurrence l’UFOVAL.

L’idée est d’opposer aux forces cléricales, réactionnaires et patronales, un bloc d’éducation populaire de la jeunesse que la Ligue veut laïque. Les relations entretenues s’objectivent par des représentations réciproques dans les conseils d’administration. Cette action commune en faveur de l’éducation populaire peut être considérée comme un autre niveau du rassemblement des forces de gauche, au côté du Front populaire. Si nous avons souligné les points constructifs des relations entre la Ligue et le SN, les discussions, ignorances parfois, et concurrences, n’en sont pas pour autant absentes.

Évolution de la composition politique et maçonnique de la Ligue

La composition politique

L’appartenance politique d’un peu moins de la moitié des membres élus au Conseil général de la LFE (corpus de 104 militants) sur la période 1927/1940 a pu être établie. Les 2/3 des membres sont dans le champ du radicalisme pour 1/3 dans celui du socialisme. Après 1934, un rééquilibrage progressif entre les deux tendances se dessine et se confirme après 1937 [32]. Si la direction est socialisante, la base l’est certainement aussi [33] mais il est très difficile de le quantifier. Toutefois, au sein du Conseil général, parmi les socialistes SFIO, notons une très grande hétérogénéité, de Marcel Déat à Marceau Pivert jusqu’aux sympathisants communistes. Blumistes et paul-fauristes sont peu présents. Si l’on note une présence sensible de partisans de l’alliance avec les radicaux, le point commun entre ces socialistes relève du militantisme laïque et éducatif.

Cartelliste jusqu’en 1934, plutôt proche des radicaux et des socialistes indépendants, la Ligue opère un tournant politique à partir du 6 février, pour adopter des positions résolument favorables au Rassemblement populaire puis au Front populaire. Avec l’élection à la présidence de la Ligue, en 1934, de Brenier, se forme un noyau stable jusqu’en 1939. Il comprend ses adjoints, H. Belliot, C. Bellanger, É. Glay, les « jeunes turcs » radicaux, Bayet, Rucart, Zay, les socialistes Léo Lagrange, J. Soleil et H. Hauck, entre autres, partisans avérés du Front populaire qui optent pour un pacifisme réaliste. La politique religieuse menée par les radicaux et républicains-socialistes au gouvernement depuis le Cartel a contribué à un rapprochement de la LFE vers la SFIO qui reprend à son compte ce combat que tend à déserter le parti radical. La Charte de la laïcité votée par le parti, en 1927, et sa position en faveur du monopole, puis les actions de L. Blum pour une démocratisation des loisirs y sont aussi pour beaucoup. Le SN, on le sait, se rapproche rapidement de la SFIO. Mais ce sont les motions de la SFIO en 1937, puis en 1939, qui marquent un tournant dans ce rapprochement. Lors de leurs congrès nationaux respectifs en juillet 1937, la LDH et la SFIO votent une motion sur la laïcité et demandent au gouvernement du Front populaire de sauvegarder l’école laïque jugée « aujourd’hui en péril ». La mise à l’ordre du jour du thème, jusqu’ici opportunément oublié ou relégué au profit de questions autrement plus urgentes, est un indice de l’intérêt politique pour la laïcité. L’initiative de ces textes revient aux responsables de la LFE, militant simultanément dans plusieurs organisations. Le Front laïque, par l’intermédiaire du socialiste C. Drapier, semble avoir relayé son action [34]. La LFE accepte l’hospitalité offerte par M. Pivert dans l’Almanach Populaire de la SFIO. L’année suivante, la défense laïque est à l’ordre du jour du congrès du SN, qui dénonce les partis qui l’abandonnent « sous le prétexte fallacieux » de rechercher l’alliance de l’Église pour assurer la paix et la liberté. Le parti radical est nettement visé, ainsi que le gouvernement, mais aussi les communistes, partisans de la « main tendue ». Ce mouvement connaît son apogée face à la politique de Daladier en 1939. La pression de l’électorat radical en réaction aux réformes du Front populaire favorise l’apparition d’un « néo-radicalisme » qui penche vers la droite, et laisse de côté anticléricalisme et laïcité. En juillet 1939, le congrès de la SFIO, après avoir voté l’année précédente la constitution d’une commission laïque nationale, traite la défense laïque comme une question majeure, à l’initiative de J. Brenier et de H. Hauck (SFIO) récemment élu secrétaire de la fédération laïque de la Seine.

On ne peut que constater le rapprochement avec la SFIO, même si la direction de la Ligue s’en défend. La place des radicaux est en déclin, même si la présence et l’influence des jeunes radicaux, tels qu’A. Bayet et J. Zay, se confirment jusqu’en 1939.

Les liens de la Ligue avec la franc-maçonnerie

Ils remontent aux origines mêmes de la Ligue. Dans l’entre-deux-guerres, la Ligue est toujours dénoncée par les cléricaux comme une œuvre maçonnique pour les idées progressistes qu’elle véhicule. La France Catholique la qualifie de filiale pédagogique de la Franc-maçonnerie, alors que la LDH est considérée comme la filiale politique et la Libre Pensée comme filiale antireligieuse. Dès 1924, Joseph Brenier appelait le Grand Orient de France à prendre part à la direction des œuvres post-scolaires.

Selon les estimations de Jean-Paul Martin, le Conseil élu, pour la période 1866-1914, comprend 40 à 45 % de francs-maçons certains ou quasi certains, tout en précisant qu’il s’agit d’un minimum car la non-appartenance ne peut être certifiée que pour 15 à 20 % de l’échantillon [35]. Dans l’entre-deux-guerres, sur les 104 membres du Conseil, 40 au moins appartiennent ou ont appartenu à la Franc-maçonnerie, soit 39%. Si les trois obédiences, le Grand Orient, la Grande Loge et le Droit Humain sont représentées, les maçons du Grand Orient sont largement majoritaires. Nombre d’entre eux sont de hauts dignitaires (10). Grâce aux nombreuses correspondances échangées, il a été possible d’établir la présence des maçons dans le bureau fédéral ou le Conseil fédéral des départements pour lesquels les données pouvaient être recoupées. Une première impression se dégage : près de 50 % des fédérations ont, au moins, au sein de leur bureau fédéral, un membre dont l’appartenance maçonnique peut être vérifiée. Certes, on peut penser que la qualité maçonnique n’intervient que parmi d’autres, mais la maçonnerie départementale semble aussi jouer le rôle d’une structure d’appui.

Dans l’entre-deux-guerres, l’introduction du principe fédératif au sein de la Ligue de l’enseignement et la création des UFO transforment la configuration de l’organisation. Le renouvellement de son recrutement s’accélère. Le corps du primaire pris dans son ensemble investit les postes du Conseil général et des conseils fédéraux, s’équilibre dans ses différentes composantes, et a un poids réel dans les décisions et orientations de l’institution. La Ligue confédérale se laisse progressivement acculturer par les aspirations de sa base et du syndicat, elle opte, entre autres, pour la nationalisation de l’enseignement, ou encore l’ajournement de la réforme des Écoles normales, mais refusera de suivre le SN dans la voie d’un ultra pacifisme. Les revendications exprimées restent canalisées par la hiérarchie de l’ordre primaire, les tenants du secondaire, et la direction confédérale.


[1] Des UFOS telles que l’UFOLEP : Union française des œuvres laïques d’éducation physique ou l’UFOLEA : Union française des œuvres laïques d’éducation artistique

[2] Les données de cette contribution sont extraites de ma thèse : Nathalie Sévilla, « La Ligue de l’enseignement-Confédération générale des œuvres laïques 1919-1939 », IEP de Paris, 2004.

[3] Depuis sa fondation, la Ligue agrège un ensemble « hétéromorphique » de sociétés et de forces diverses dont les cercles, les sociétés à mi-chemin entre éducation populaire et politique (minoritaires), et les associations scolaires, péri et postscolaires, dont les instituteurs sont les chevilles ouvrières. Ces dernières renforcent leur prédominance à partir de 1894, date à laquelle la Ligue s’oriente définitivement vers le scolaire. Cf. Jean-Paul Martin, La Ligue de l’Enseignement et la République des origines à 1914, thèse de doctorat, IEP de Paris, 1992.

[4] L’Action Laïque de la Loire, octobre 1939.

[5] Le Réveil du Rhône, mars 1924. Les Bouches-du-Rhône, le Nord, l’Isère, la Somme, la Loire, le Rhône, la Seine, l’Ain.

[6] Citons, entre autres, Léon Meyer, député maire du Havre, président d’honneur de la fédération des « Petites A », Siméon Flaissières, premier sénateur socialiste de France (1906), maire de Marseille (1919), Gustave Dron, maire de Tourcoing.

[7] Cf. Bruno Dumons, Gilles Pollet, P.-Y. Saunier, Les élites municipales sous la IIIe République, des villes du sud-est de la France, CNRS Histoire, 1998.

[8] L’assemblée générale est ouverte aux délégués mandatés par les fédérations d’autant de mandats que l’exige la puissance numérique du groupement départemental.

[9] Emile Rocheron (Enseignement manuel) et Louis Guébin (Dessin), anciens ligueurs, représentent les précurseurs de ce profil d’élus, dès l’avant-guerre. S’y ajoutent, à partir de 1926, des inspecteurs spécialisés dans divers domaines d’intervention : Maurice Chevais (1937-1940, Chant), Marcel Delarbre (1934-1940), Éducation physique, Gaston Duburcq (1926-1940), Enseignement technique, Ernest Loisel (1939) inspecteur général des Écoles primaires et élémentaires puis directeur de l’École normale d’Éducation physique, Marguerite Angles (1933-1942) et Marie-Louise Géraud (1938-1940), inspectrices générales des Écoles maternelles, Maurice Roger (1926-1940), inspecteur général de l’Instruction Publique, chargé de l’enseignement postscolaire, et Paul Crouzet (1920-1929).

[10] Notice biographique, Guy Caplat, L’Inspection générale de l’Instruction Publique au XXe siècle, dictionnaire biographique des inspecteurs généraux et des inspecteurs de l’Académie de Paris, 1914-1939, Paris, INRP, Ed. Economica, 1997.

[11] Notice biographique, Guy Caplat, ibid.

[12] Notons 10 données inconnues sur la fonction des représentants en 1929 et 23 en 1938. La non précision, dans les listes relevées dans l’Action Laïque, des qualifications des représentants des FOL, relève bien souvent de la qualité d’instituteurs.

[13] Les monographies d’histoire culturelle de Sylvie Rab, Loïc Vadelorge, ou Philippe Poirrier soulignent les retombées sur le développement des œuvres d’éducation populaire, laïques ou non, des politiques culturelles initiées dans les municipalités.

[14] Nous n’avons dénombré que 10 détachés sur 89, mais cela ne reflète pas la réalité au regard du nombre d’IA présents dans les bureaux des fédérations.

[15] Correspondance Joseph Brenier du 24/12/1934, AP LFE.

[16] Il reste en suspens. La mise à disposition sera inaugurée sous Vichy, puis entérinée et généralisée à la Libération.

[17] Jean-Paul Martin, « Ligue de l’enseignement, Amicales et Syndicats d’instituteurs (de la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1930), dans Tartakowsky D. (dir.), Syndicats et Associations : concurrence ou complémentarité ?, PUR, 2006.

[18] Organisme de liaison entre les collectivités se préoccupant de la réforme de l’enseignement pour des raisons professionnelles, syndicales, politiques et sociales, et philosophiques (32 associations). Il se réunit au siège de La Ligue.

[19] François-Albert, ministre de l’Instruction Publique du premier gouvernement Herriot, adresse des circulaires (11/09/1924) aux inspecteurs d’Académie et préfets pour rétablir les relations entre les syndicats d’instituteurs et la hiérarchie.

[20] Discours d’Emile Glay, L’Action Laïque, numéro spécial, Congrès de 1929.

[21] « Commission de défense et d’action laïques », L’École Libératrice, 2 juillet 1932.

[22] Cf. Stéphanie Veurrier, « Approche de la Ligue de l’enseignement dans l’entre-deux-guerres, 1919-1938 », DEA d’histoire, Université Lyon II, 1998.

[23] Jacques Kergoat, Marceau Pivert « Socialiste de gauche », Paris, Éditions de l’Atelier, 1994.

[24] 1928 Congrès de Lille. La nationalisation de l’enseignement, communication de Marceau Pivert.

1929 Congrès de Marseille. L’Ecole unique nationalisée, rapport de Jean-Auguste Senèze.

1931 Congrès de Paris. La neutralité dans la TSF et le cinéma, communication d’E. Glay.

1934 Congrès de Reims. La formation des maîtres du premier degré dans le cadre de l’Ecole unique, rapport d’E. Glay.

1936 Congrès de Vichy. Séance spéciale consacrée à la réforme des Écoles normales, présence d’A. Delmas.

1939 Congrès de Nice. Le service social de l’Ecole à la Nation, rapport de G. Lapierre.

[25] L’École Libératrice, 31 octobre 1931.

[26] Il s’agit plutôt de maîtriser pour certains « le problème de la lutte des classes devenu de nos jours si inquiétant », pour d’autres d’accélérer le processus de la révolution sociale.

[27] Rappelons qu’elle avait mené une campagne en faveur du patriotisme avant et pendant la guerre.

[28] La Ligue et le syndicat national, L’Action Laïque, janvier/février 1935.

[29] Dans l’après 6 février 1934, le congrès du SN, réuni au mois d’août, et au cours duquel la réunification syndicale est abordée sans être résolue, fait l’objet de vives polémiques. D’après la presse « cléricale », les instituteurs auraient envisagé une grève révolutionnaire. Sans attendre la parution officielle du compte rendu du congrès, Berthod, ministre de l’Éducation nationale et membre du CG de la Ligue, annonce des sanctions administratives et remet en cause, par une circulaire, la collaboration des syndicats avec l’autorité académique.

[30] Hommage à Joseph Brenier, La Ligue de l’Enseignement, 1949.

[31] « Pour l’Éducation de la Jeunesse et l’Éducation Populaire », Georges Lapierre, 1933.

[32] Cf., sur ce sujet : Gilles Morin et Nathalie Sévilla, « La Ligue des droits de l’Homme, la Ligue française de l’Enseignement et les partis de la gauche démocratique », pp. 107-127, in Noëlline Castagnez et Gilles Morin (dir.), Socialistes et radicaux. Querelles de famille, Éditions de l’OURS, Paris, 2008.

[33] Jacques Girault et Franck Georgi, « Syndicalisme et socialisme : jalons pour une étude de la place des relations avec le syndicalisme dans l’implantation du socialisme », dans Jacques Girault (dir.), L’implantation du socialisme en France, Paris, Publications de la Sorbonne, 2001.

[34] La motion précise que le parti apportera son concours total « à toutes les œuvres nettement laïques qui se consacrent à l’éducation et aux loisirs de l’enfance et de la jeunesse populaire ».

[35] Jean-Paul Martin, La Ligue de l’Enseignement et la République des origines à 1914, réf. cit., p. 289.


Documents joints

Exposé de Nathalie Sévilla - 14 janvier (...)
Exposé de Nathalie Sévilla - 14 janvier (...)

Commentaires

mardi 9 février 2010 à 22h53

Texte très intéressant. Il serait bien de le diffuser aux militants de la Ligue de l’enseignement. Louis

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