Contribution de Guy Georges

mardi 29 décembre 2009
par Guy Georges
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Militant d’hier, militant d’aujourd’hui... Si je me reporte 30 ans en arrière, (nous sommes en 1979), je suis à 4 ans de ma retraite syndicale... Je suis plutôt un militant d’avant-hier [1].

Je rappelle cela car il serait risqué que je m’aventure à vouloir dire précisément les changements constatés s’agissant des formes, des contenus, des objectifs du militantisme syndical.

Je suis plus à l’aise pour dire ce qu’était le militantisme syndical dans les années 70 et au début des années 80.

La conception qu’on en avait au SNI-Pegc,-la mienne- n’a pas varié depuis la Libération, plus précisément depuis 1947.Elle repose sur deux attitudes complémentaires :

méfiance vis à vis des partis , y compris ceux qui devraient nous être proches,

indépendance vis à vis du monde politique

Méfiance : Comment est-elle née ? Je viens d’évoquer 1947. Deux ans après la Libération, le syndicalisme enseignant, le SNI surtout, le mouvement naissant de parents d’élèves, constatent les hésitations, voire l’abandon des partis de gauche s’agissant du rétablissement de la législation scolaire d’avant-guerre, en d’autres termes, la suppression des subventions à l’enseignement privé.. En prenant acte de cet abandon implicite,le SNI considère que le mouvement laïque devra d’abord compter sur lui-même. Méfiance renforcée en 1956 quand la majorité du Front Républicain échoue dans l’abrogation des lois Marie et Barangé- à cause de la défection de députés radicaux dzerrière Charles Hernu-, échoue avec le projet de réforme de Ren" Billères, à cause de l’alliance entre la droite et quelques institutions influentes comme la Société des Agrégés, l’Académie Française.... et les syndicats du second degré. Comble de la déception, le Gouvernement Mollet s’engage davantage dans la guerre en Algérie. Je suis d’une génération qui était d’une grande suspicion vis-à-vis des partis de gauche, le PCF parce qu’on savait depuis le 5 janvier 1954 l’objectif qu’il avait assigné aux camarades ex-cégétistes, la SFIO parce que nous n’avions pas confiance.

Indépendance

Je ne pense pas exagérer en disant qu’en définitive, le SNI se comportait comme un parti politique dans ce sens qu’il prenait position sur tous les sujets. J’ai encore en mémoire le "non, mon général" de Denis Forestier au Congrès de Brest de juillet 1958, prenant ainsi position sur le projet de Constitution de la 5ème République.

Bien sûr, le Syndicat invitait les adhérents, par une formulation indirecte qui ne trompait personne, à voter pour les candidats des partis de gauche.

On ne voit plus, me semble-t-il, ces prises de position dans la presse syndicale- tout au moins celle que je reçois.

Je voudrais illustrer cette attitude d’indépendance par 3 exemples,3 moments qui me semblent significatifs.

1) Après mai 1968,où l’engagement des adhérents dans la grève leur désarroi devant les réformes mises en route depuis 1959 et leurs conséquences, le Syndicat a senti la nécessité de construire son propre projet de réforme de l’enseignement, tout au moins pour son champ de compétences.

On observera que face à l’échec des CES, son projet d’école fonfamentale, adopté en juillet 1971 par le Congrès de Nantes, était contemporain du programme du PCF de 1967, du projet inclus dans " changer la vie" du PS (début 1972) et du programme commun, publié en juillet 1972. Ils avaient beaucoup de points communs.

Il est concevable que cette intrusion syndicale dans l’affrontement avec le pouvoir sur la politique d’éducation pouvait déranger, voire irriter, comme nous l’avait fait comprendre Pierre Juquin avant de chercher un terrain d’entente.

Circonstance aggravante, le SNI refusait obstinément d’approuver le programme commun, que le PCFet ses relais internes nous sommaient de faire nôtre.

Pourquoi ? Simplement parce que , pour nous, un syndicat ne pouvait se lier à un parti en approuvant son programme. A chacun ses responsabilités ; et nous entendions demeurer libres de notre appréciation et de nos actes.

2) Indépendance aussi, qui pourrait s’apparenter à de la neutralité, quand il me semblait que le militantisme syndical auquel je croyais risquait d’être entraîné dans la polémique entre partis de gauche après la rupture du programme commun.

Je fais référence aux élections législatives de mars 1978 et au Congrès de la FEN , début février de cette même annéed, à Grenoble.

J’avais consacré un éditorial immédiatement avant le Congrès de la FEN sous forme de mise en garde :

« Notre mouvement syndical doit affirmer son originalité et son indépendance…..le terrain syndical ne doit pas être confondu avec le terrain politique. »

Parce qu’il me semblait n’avoir pas été entendu, j’avais consacré l’éditorial de l’Ecole Libératrice, immédiatement après le Congrès à ce titre « Syndicalisme de clarté » :

« Nous devons mettre les hommes politiques face à leurs responsabilités, et surtout ceux qui portent les espoirs du renouveau…Mais il est bien évident que nous n’avons pas à dicter leur conduite aux partis politiques….Si le terrain politique change ou que le contexte demeure aussi hostile,notre rôle reste le même. »

3) Ce 2ème repère introduit le 3ème : l’indépendance syndicale vis-à-vis du pouvoir en place, même hostile. Ce que je traduirai ainsi : Sans être naïf, le syndicat ne peut attendre des jours meilleurs pour avancer ses pions. En fonction bien .sûr de ses objectifs et de sa stratégie ;

On nous a beaucoup reproché-notamment au PS ; quant au PCF, nous étions pour lui des alliés du pouvoir-, on nous a beaucoup reproché d’engager des négociations avec le Gouvernement Barre alors que nous menions des actions dures s’agissant de la carte scolaire- suppressions de postes déjà- en mars 79, 80, 81. Nous étions 25 à 30 000 dans les rues de Paris.

Pendant ce temps, c’est vrai, nous discutions de la revalorisation du métier d’instituteur. Parce que nous avions senti que ce terrain était plus propice que d’autres pour progresser.

En 1979, après 2 ans d’efforts, nous forcions le Gouvernement à accepter 3 ans de formation. C’était le verrou qui sautait, non seulement pour enchaîner la revalorisation des traitements, mais pour aller vers l’unification de la formation et du statut des « maîtres de matières communes » pour reprendre la formulation du plan Langevin-Wallon. La stratégie, je l’ai expliquée en 1981 à Pierre Mauroy, avec l’image de l’escabeau à 3 marches.

Nous avons rompu avec R. Barre parce qu’il refusait la péréquation des retraites. Mais nous avions fait plus de la moitié du chemin. Heureusement ! Car rien ne prouve que le Gouvernement de P. Mauroy aurait été plus réceptif à notre revendication si nous avions seulement entamé avec lui les discussions. J’en veux pour preuve sa réaction, en juillet 1981, que j’avais citée au Congrès de Toulouse et que je résumerai ainsi : « on ne peut pas moins faire que la droite », ce qui marquait les limites de ses ambitions en la matière.

J’ajouterai une brève remarque en ce qui me concerne. La période 1981/1983 confirme ce que je viens d’évoquer. Cette période fut celle des désillusions. Sur les deux mêmes terrains qui portaient sur la qualité de l’enseignement public :

Le réorganiser, en particulier au niveau des collèges

Faire cesser la situation de concurrence instaurée par la nationalisation pluraliste qu’avait installée la loi Guermeur.

Nous avons subi un échec semblable à celui de 1956.

J’ai retenu ces 3 moments-1978, 1979, 1981 – car ils me semblent marquer un tournant. Il est peut-être prétentieux d’en faire l’exégèse.Je vais cependant m’aventurer à quelques observations.

C’est à partir de 1978 qu’apparaissent des coordinations aussi actives qu’éphémères. Certes , il y avait eu auparavant des tentatives de coordinations catégorielles- maternelles, formateurs, psychologues scolaires- pour aiguillonner l’action syndicale ou avec des arrière- pensées de syndicalisme catégoriel vite abandonnées.

Si je m’en souviens bien,les coordinations des années 79 80 ont une ambition plus politique. Elles s’appuient sur l’action organisée du syndicat pour la débordre.

Y a-t-il relation de cause à effet avec l’échec imprévu des élections législatives ? Colère ? Amertume ? Conviction d’un avenir bouché avec les actions traditionnelles des organisations traditionnelles ? Espoir d’une contagion révolutionnaire ? Ou tout cela en même temps ? Ces coordinations reparaîtront jusqu’en 1981. Je n’ai pas le souvenir de leur activité après…Ce qui soulève une autre interrogation.

Le constat, c’est qu’une partie des syndiqués – les plus jeunes en particulier – n’ont plus confiance non seulement dans l’action politique des partis, mais aussi dans l’efficacité de l’action syndicale traditionnelle.

Autre conséquence, la désyndicalisation.

Nous en avons perçu le début en 1979. Nous avions demandé à un institut spécialisé, la COFREMCA, d’en analyser les causes. Deux apparaissaient nettement :

- le manque d’espoir des jeunes enseignants dans l’action d’un syndicat,

- l’apparition d’une attitude individualiste qui ne considérait plus comme nécessaire et évidente l’adhésion à un syndicat.

La désyndicalisation s’accentue après mai 1981. Par une réaction quelque peu contradictoire avec ce qui précède, mais qui en décuple les effets.

Le raisonnement est simple. La gauche est au pouvoir. On va donc enfin obtenir ce qu’on espère depuis si longtemps, que le syndicat a réclamé, pour quoi il nous a fréquemment appelés, nous les adhérents, à agir. Donc plus besoin de se syndiquer. Plus besoin d’un organisme protecteur comme au temps d’Haby ou Beullac.

Le désenchantement n’en sera que plus profond et la méfiance plus grande..

C’est évident que les formes de l’action et ses contenus évolueront radicalement. J’en retiens deux aspects, qui rejoignent des éléments d’analyse de la postface de Louis Weber au livre de A.D.Robert :

Les syndicats perdront peu à peu la représentativité incontestée jusque là. A. Savary écoutait encore le syndicat, parmi d’autres organismes ou personnalités. Il n’a d’ailleurs repris aucun des objectifs du SNI.

L’évolution s’accentuera, au point qu’aujourd’hui, apparemment, la réflexion est conduite au sein d’aréopages où domine la présence de personnalités, de « la société civile », où même la représentation syndicale est exclue comme les commissions Stasi et Thélot.

Les formes de l’action ont évolué. Par exacerbation de l’individualisme ? A cause de l’insuffisance de moyens pour agir massivement, comme auparavant ? Peut-être aussi parce que la médiatisation s’avère être un élément d’efficacité…

Toujours est-il que les actions marquantes, souvent efficaces d’ailleurs, sont des actions ponctuelles, au niveau du lieu de travail- l’établissement- et qui portent sur des situations locales soit catégorielles, soit de conditions de travail perçues sur le lieu et dans l’immédiat.

On ne voit pas de lien, en particulier doctrinal, qui pourrait agréger ces actions. C’était possible dans les années 70. Cela ne l’est plus.

Inévitablement, parce que l’action est ponctuelle et son effet immédiat, les perspectives plus politiques se sont estompées. L’essentiel de l’action syndicale se nourrit de corporatisme. Je ne lis plus les grandes ambitions que contenaient nos motions de Congrès.

Militants d’hier, militants d’aujourd’hui…évidemment, il n’y a pas eu substitution d’un type de militantisme à un autre, mais une lente évolution créée par les circonstances.

Je ne voudrais pas terminer sans en évoquer une que j’ai observée alors que je présidais le CCOMCEN. Je veux parler des décisions du ministre Jospin, au début de l’ année 1989, concernant le statut des instituteurs et la disparition des PEGC. Ou plus exactement l’avant et l’après février 1989.

Avant, je savais, comme beaucoup d’entre vous, l’essentiel des négociations secrètes ou mi-secrètes, entre des responsables du PS et ceux de la FEN.

J’avais été surpris du contenu de ces négociations que traduirait le Congrès de la FEN à La Rochelle, avec le thème « travailler autrement »

J’avais été surtout surpris par la forme. A mon époque, j’avais connu des discussions fréquentes avec les partis. Le syndicat avait des objectifs, le parti un programme. On essayait de voir s’ils pouvaient coïncider lors d’une discussion ouverte traduite généralement par un communiqué.

Ici, il m’a semblé que les deux parties se mettaient d’accord sur un objectif du parti et que l’organisation syndicale aurait mission de le faire admettre dans ses instances.

Courroie de transmission ? Travaillisme à l’envers ? C’était me semble-t-il, une nouvelle façon de concevoir l’action syndicale…Risquée et sans lendemain puisqu’apparemment les relations entre partis et syndicats se sont distendues au point de ne plus exister, si l’on se réfère au souhait du PS de les renouer.

Après ? Je ne saurais omettre une autre conséquence- liée à cela, je ne sais ?- mais qui n’était pas qu’arithmétique, le schisme de 1992.

Je n’aurai pas l’outrecuidance de jouer les donneurs de leçons. Je pensais que c’était la conséquence d’une suite d’erreurs d’analyse. Je le pense toujours.


[1] Guy Georges a été secrétaire général du SNI-Pegc de 1976 à 1983


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